3
Le présent de la panthère
Mais dans la forêt, au sud du jardin oriental, neuf mois s’étaient écoulés. Ils avaient traversé la maturité, puis la chute des feuilles, le gel, une cristallisation glaciale, et enfin les rafales stridentes. Après cela s’était produit un intervalle silencieux, une attente où la plupart des créatures semblaient endormies. Puis, des ruisselets vivants avaient couru sur le sol, des étoiles s’étaient ouvertes sur les buissons. Les Porcs se précipitèrent hors de leurs cavernes et se frottèrent contre les troncs d’arbres. Dans le fleuve, les jeunes nageaient comme un ambre blanc sous le mince jade vert.
En sortant du fleuve, Djyresh rencontra le majordome héron qui se tenait sur la berge sur une patte, la crosse de sa charge dans l’autre, enveloppé dans ses ailes.
— Le moment est venu de partir, dit le Héron.
Djyresh lâcha une exclamation.
— N’ai-je point le choix ?
— Aucun. Nous respectons les désirs de ton père. Au bout de neuf mois, si tu nous as satisfaits, tu recevras tes gages et tu seras renvoyé.
— Je n’ai point satisfait. Je suis un renégat. Je resterai donc avec les Porcs.
Mais le sanglier blanc se tenait à son côté.
— Pour toute créature, le Destin écrit son livre, dit-il. Aucune ligne ne peut être supprimée.
Djyresh salua alors le Sanglier.
— De retour dans le monde, dit Djyresh, jamais je ne connaîtrai un tel repos, un tel soulagement. Et si je dis qu’un troupeau de cochons m’a abrité, quels rires ne produirai-je pas.
— Ne dis donc rien. Il t’est inutile de parler.
— Mais je croirai que ce fut un rêve.
— Comme toute la vie.
Les amis ne se séparent pas toujours avec des torrents de paroles et de manifestations de tristesse.
Le Héron précéda Djyresh à travers la forêt. Djyresh marchait tête baissée, souriant parfois devant sa propre folie, ruminant parfois. Ce fut un rêveur qui pénétra de nouveau dans la cour du seigneur Panthère.
— Tu as bien servi et ne nous a point déplu, dit ce seigneur en considérant Djyresh de ses yeux brûlants dans leur masque de velours noir. Voici donc les gages que tu mérites.
Il indiqua, sur une table près de l’estrade, un curieux bouquet. Il était composé d’une griffe semblable à une épine, une touffe de fourrure fauve et la dague blanche d’une dent.
— Ceci ? s’étonna Djyresh.
— Tout ceci.
— De quoi s’agit-il, monseigneur ?
— D’une clé, répondit la Panthère.
Il ferma les yeux et la cour marmonna, certaines renardes se cachant derrière leur éventail.
— Monseigneur, cela ne ressemble pas à... une clé... de quelque sorte qu’elle soit.
— Crois-tu, ronronna la Panthère.
La fente d’un œil apparut et se referma.
Le Héron prit Djyresh à part.
— Prête attention, maintenant. Il faut que tu rentres chez toi. Sur la route, tu rencontreras un beau tombeau, que tu reconnaîtras à un corbeau bleu nuit posé sur le toit qui te parlera.
— Tiens donc.
— Les poils, la griffe et la dent sont la clé de ce tombeau.
— Pourquoi en désirerais-je la clé ?
— Maintes richesses s’y trouvent.
— Je ne suis point pilleur de tombes, dit Djyresh.
Et son regard se fit plus rêveur encore. Son cœur avait déjà la nostalgie de la forêt, des jours, des nuits et des saisons passées sans aucun besoin.
— Tu verras.
Il lâcha un cri soudain. Il battit de ses ailes colossales. Et soudain les lieux furent en émoi. Les tigres jaillirent de leurs couches, les cerfs abandonnèrent leurs jeux d’échecs. Un taureau chargea au beau milieu d’une débandade de grands singes. Des oies filèrent à toute allure, des oiseaux plongèrent en hurlant. Des hyènes furent prises d’hystérie. Pas une bête qui ne lâchât son cri personnel. Des grognements, des croassements, des aboiements, des glapissements et des sifflements résonnaient de tous côtés.
Djyresh tituba. Il s’écria :
— ... Ce sont des animaux ! Ce sont des oiseaux ! (Un boa gigantesque roula sur ses pieds)... et des serpents !
Il porta la main à son poignard. Mais au même instant tout disparut comme de la fumée, comme la brume dans la forêt. Tout s’était volatilisé et il se tenait seul sur une falaise plantée de grosses roches, sous un vieil arbre, dans un coucher de soleil. Le rêveur se réveilla. Bien qu’il tînt encore à la main le bouquet de griffe, de poils et de dent. En général, un rêveur ne ramène que son âme de ce genre de profondeurs.
Djyresh le prodigue reprit la route de sa demeure, marchant dans la direction de l’ouest, par les roches et les routes, les prés tondus et les terrasses nues, les scintillements du printemps brillant dans l’air.
Disons qu’en fait il traîna. Il quittait son chemin et s’attardait dans les champs et les bois, rencontrant parfois d’autres hommes. Djyresh les saluait avec grand intérêt et inquiétude, comme s’ils étaient issus d’une autre espèce pour laquelle il avait de l’affection.
De cette manière, sans se presser, il se perdait parfois, ce qui ne le dérangeait nullement. Alors, vers le soir, comme le soleil commençait à baisser, il reprenait la direction de l’ouest.
A la fin du septième jour du périple ainsi rallongé de Djyresh, en se promenant dans le vin du crépuscule il parvint parmi des bosquets, puis dans un cimetière.
Sur la lumière rouge non édulcorée, les arbres et les divers tombeaux se dressaient, noirs et artistiques, et des bouts de noir s’envolaient de temps à autre en volutes dans les cieux.
Djyresh palpa aussitôt la bourse qui se trouvait à sa ceinture, dans laquelle avait été placé le cadeau de la Panthère. Avec une certaine appréhension, il commença à se glisser parmi les maisons des morts closes et silencieuses.
Il parvint bientôt à un grand tombeau dont la pierre blanche étincelait comme si elle était mouillée. Sur le toit, un corbeau couleur indigo se lissait les plumes et tourna la tête pour l’interpeller avec familiarité.
— Salutations, mon fils. Te voici arrivé.
Djyresh considéra le corbeau et répondit :
— Je préférerais passer mon chemin.
— Tel n’est point ton destin.
— Comment vais-je entrer ? Pas grâce à une clé de fourrure ?
— Les portes sont d’ores et déjà déverrouillées.
— D’autres sont donc déjà entrés avant moi ?
Mais le corbeau prit soudain son essor et l’abandonna sur place. Au même moment, le soleil couchant reflua et les étoiles commencèrent à pleuvoir sur le ciel qui se refroidissait. Le tombeau blanc s’assombrit comme s’il buvait sa propre ombre sur le sol.
— Eh bien, songea le jeune homme, si tel est mon destin, je dois l’affronter.
Il posa la paume de la main sur la porte en fer du tombeau, qui céda immédiatement.
Les ténèbres régnaient dans le sépulcre. Et tous les contes de terreurs et les superstitions de l’enfant, toutes les mises en garde raisonnables de la surnaturelle Terre Plate s’abattirent d’un seul coup sur Djyresh. Il eut peur et chercha un moyen de s’éclairer. Or la coutume voulait dans ce pays, comme dans bien d’autres, que les morts fussent enterrés avec leurs richesses, surtout lorsqu’ils n’avaient pas d’héritier ; de plus, le mausolée devait posséder deux salles, la première meublée comme une salle de séjour. Avançant prudemment, Djyresh ne tarda donc point à découvrir une lampe accrochée au plafond, qu’il put allumer.
Il leva les yeux dans la lumière et poussa un cri.
La salle avait été décorée avec munificence et, près des murs peints se trouvaient de hauts coffres de cèdre aux poignées en or. Un rideau de tissu épais dissimulait l’entrée de la seconde salle où devait reposer le cadavre. Assis devant ce rideau, dans un fauteuil sculpté, se trouvait La Mort.
Il ne pouvait y avoir aucun doute dans l’esprit de Djyresh, car il avait entendu bien des histoires la concernant. C’était bien La Mort, dans ses moindres détails. Elle avait la même couleur que le corbeau, elle était enveloppée dans un manteau qui semblait être de sa propre peau. Ses cheveux coulaient autour d’elle comme le sang d’améthystes. C’était pourtant un fantôme, insubstantiel... et dans cette forme de pénombre à demi transparente, deux pointes de feu jaune le regardaient fixement sans bouger : ses yeux.
Au bout d’un peu plus d’une seconde, Djyresh, tremblant de tous ses membres, s’inclina respectueusement.
— Majesté, dit-il, quelqu’un m’a dirigé vers ce lieu. Ce n’était point mon désir. Je ne voulais nullement te déranger.
La Mort ne bougea pas un doigt ni un cheveu. Ses yeux continuaient de le foudroyer.
— Si tu ne le juges donc point discourtois, je vais me retirer sur-le-champ...
— Non. Tu dois rester, maintenant que tu es entré.
Djyresh pâlit.
— Combien de temps, ô reine ?
La Reine La Mort gloussa alors. Ce ne fut pas un son fortuit. Elle sortit la main droite de son manteau et joua avec une boucle de ses cheveux améthyste ; la main droite, comme dans les histoires, était un squelette.
— Nous verrons combien de temps tu devras rester. Quant à moi, je ne suis pas entièrement présente, comme tu le vois peut-être. Je règne en Terre Intérieure. Ce n’est que mon image qui se trouve ici. Pourtant, c’est bien moi qui suis ici, par la pensée et les actes. Je choisis des trésors auxquels me donnent droit ma royauté et mes études. Car il se trouve dans ce tombeau des objets que je convoite. Il me semble que tu les convoites également.
— Je m’élève contre ceci. Je ne t’irriterai point en te faisant le récit de ma vie, mais sache que j’ai servi un magicien qui, en guise de gages, m’a donné un objet qu’il a appelé une clé et m’a envoyé jusqu’à ce mausolée.
La Mort fronça les sourcils.
— Oui, tu empestes la magie. Montre-moi donc cette clé.
Djyresh fouilla à la hâte dans sa bourse pour sortir le trousseau de griffe, de fourrure et de croc.
A peine l’avait-il mis à la lumière qu’un bruit terrifiant se fit entendre dans tout le tombeau. Ce fut le colossal feulement d’un félin de taille extraordinaire. Au même moment, alors que la Reine La Mort écarquillait ses yeux foudroyants sous la surprise, une sorte de tourbillon se précipita dans la salle, prit le cadeau de la Panthère des mains de Djyresh et le projeta devant lui sur le dallage.
Il se produisit alors une véritable merveille. Quelque chose s’éleva si haut que sa tête devait cogner contre le plafond. Cette entité n’était point visible, pourtant on la sentait, et son odeur âcre, à la fois carnivore et sanglante et pourtant aussi pure que les étoiles, emplit la cavité du tombeau ; la force de son être, bien qu’invisible, était tellement omniprésente que Djyresh eut l’impression de se trouver coincé dans une fente minuscule du mur. Malgré cela, l’énormité de cette expression animale avait été incroyablement comprimée pour pénétrer en ce lieu : elle aurait pu emplir la terre entière.
Quant à La Mort, Djyresh ne pouvait plus la voir correctement. Elle aussi, oui, elle sembla repoussée dans le lointain, et le corps spectral de sa manifestation terrestre paraissait essoré, rétréci.
Enfin, la Créature parla... d’une voix humaine basse, grave, tonnerre lointain, aussi impondérable que la poussière, qui fit trembler le tombeau jusque dans ses fondations.
— La Mort, dit-elle, tu étais jadis tout autre. Tu étais une mortelle, une femme, et tu chassais les léopards, tu portais la peau des léopards et c’est pourquoi l’on t’appelait La Reine Léopard. Tu as toujours leurs yeux de feu et tu gardes toujours près de toi de ces grands chats avec qui tu joues à la chasse dans le pays d’ombre au cœur du monde. Ceci t’a rendue accessible à Moi. Car je suis le cerveau et le cœur, l’âme centrale, le dieu de cette race. Du plus petit des chatons gris qui réconforte le foyer d’une villageoise jusqu’aux grands félins noirs et dorés, ceux qui ont la couleur du cinabre, ceux qui ont des taches et des rayures, et ceux qui ont une crinière pareille à des tournesols, qui rôdent dans les ténèbres, dont les pattes laissent des marques de pétales dans le sang de leur proie. Par le pouvoir de tout ceci et par le mince talisman que l’un des Miens a donné à cet homme, je te dis, Reine Léopard qui est La Mort et Mort-des-Léopards, que tu dois t’écarter, cette fois-ci. Tu dois abandonner tes trésors. Ils lui appartiennent. Je les lui donne. Obéis.
La Mort haussa les épaules. Au même moment, son image se fit plus précise. Elle se leva de son fauteuil et hocha la tête à l’adresse de la source centrale du Chat, là où elle pouvait se trouver.
— Rares sont ceux qui se rappellent que je chassais jadis les léopards et que j’étais léopard en mon cœur. La Mort est un léopard, dit-on désormais. Mais l’on ne sait point qu’il s’agit de moi. (Elle jeta alors un coup d’œil à Djyresh, à travers la solidité invisible et palpitante qui les séparait.) Prends donc les richesses de ce tombeau.
Mais Djyresh, prudent et intimidé, bégaya :
— Je ne voudrais tout de même pas faire de toi mon ennemie, ô Reine.
— Je suis l’Ennemie de tous. Et une puissante ennemie. Mais il semblerait que tu possède aussi de puissants amis. Tu n’auras pas à me redouter, et fort peu, avant la fin de ta vie.
Ceci dit, ses yeux et son image s’éteignirent comme des lampes.
Tout le tombeau parut se dissoudre et se déverser dans les airs.
Djyresh se fût précipité dehors, mais il en fut empêché. Comme si une grosse patte reposait sur lui, il fut propulsé dans la salle. Il dut ouvrir les coffres et en retirer de grands sacs qui tintaient et des vases qui résonnaient. Il vit, flous et vibrants, des pièces et des bagues en or, des documents dans des bottes dorées, de clés métalliques au bout de chaînes d’argent, des vêtements et des ustensiles des plus beaux, des fioles de parfum, des livres précieux, des écheveaux de bijoux... puis il vit enfin le ciel noir et scintillant et l’air nocturne pur lui caressa le visage.
Libéré, bien que lourdement chargé, Djyresh prit ses jambes à son cou. Il courut comme un pilleur de tombes et finit par tomber sur l’herbe d’un bois avec tous ses sacs et ses boîtes. Il sombra instantanément dans le sommeil et rêva que neuf léopards noirs d’une taille et d’un âge extrêmes montaient la garde jusqu’aux heures étroites de l’aube.
Au matin, Djyresh se réveilla et regarda autour de lui pour voir si le trésor du tombeau était resté près de lui. Oui. Avec mauvaise grâce, il fit un énorme ballot à l’aide de sa cape et le hissa sur son dos. En gémissant, il repartit à travers les bois en direction de l’ouest.
« C’est un fait que précisent les anciens philosophes, se dit Djyresh. La richesse est un grand fardeau. De plus, je me suis attiré l’inimitié de La Mort, malgré ses déclarations subtiles, et il me faudra me méfier d’elle à la moindre occasion. D’un autre côté, le moindre bandit vagabond, en voyant cette colline cliquetante sur mon dos, soupçonnera la vérité, me sautera dessus et me tranchera la gorge. Je serai volé et assassiné avant la fin du jour. Cela ne fait aucun doute. J’ai donc la plus profonde gratitude envers la Panthère pour son si généreux cadeau. »
S’étant délivré de ses sentiments, Djyresh reprit sa marche pesante en sifflotant avec envie à l’adresse des oiseaux légers et en admirant les premières fleurs du printemps. Soudain, en sortant du bois, il s’arrêta dans un sursaut.
Car, plus bas devant lui, s’étendait la propriété de son père avec, dans le lointain, le miroitement des toits de sa demeure. Par un chemin détourné (de la géographie et de l’esprit), le prodigue était revenu chez lui.
Djyresh, stupéfait, marqua un temps d’arrêt pour réfléchir.
— Mon père, dit-il à un oiseau sur un rameau (car il avait l'habitude de parler aux oiseaux qui comprenaient son bavardage et lui répondaient), m’a chassé avec irritation, ce que je puis comprendre désormais. Il s’attendait que rien d’heureux n’advînt jamais de moi, ce qui était peut-être injuste ; cette idée le chagrinait d’ailleurs. Puisque je suis fort encombré par ces objets, je vais me mettre sur mon trente et un, aller le voir et l’étonner par ma réussite.
Cette idée aiguillonna agréablement Djyresh. Il se rendit au ruisseau le plus proche, se baigna puis se recouvrit des baumes coûteux que contenaient les coffres du tombeau. Il enfila un costume digne d’un prince, des bottes de cuir blanc, se mit des bagues aux doigts et une grosse perle rosée à l’oreille. Après cela, il remplit d’argent une bourse brodée qu’il accrocha à sa ceinture également brodée. Il cacha le reste de son fardeau sous un arbre et marqua l’emplacement à l’aide d’une pierre.
— Maintenant, si mon destin exige qu’il me soit volé, qu’il en soit ainsi, dit Djyresh au même oiseau sur le même rameau, qui était fidèlement resté à observer ses actes. De plus, je reviendrai bientôt au mausolée pour me faire pardonner du souvenir de ce noble seigneur. Car, bien que ce soit la Panthère qui m’ait envoyé là, il n’est pas normal que je pille un autre humain, même si La Mort était prête à le faire avant mon arrivée. Et s’il advient que j’amasse des richesses, je devrai le rembourser.
L’oiseau pépia à ces mots et Djyresh le remercia pour ses encouragements. Puis il repartit et pénétra sur les terres de son père.
Mais Djyresh était resté absent plus de neuf mois. En avançant, il constata que bien des champs étaient en jachère, ou envahis par l’ivraie et les mauvaises herbes ; aucun troupeau ne paissait dans les prés et aucun ouvrier n’était en vue. Dans le parc, l’herbe était aussi haute que des piques, les arbres fruitiers étaient à l’abandon et toute leur cargaison avait pourri durant l’hiver sur la terre.
Le jour avançait devant Djyresh et le dépassa. Une fois qu’il eut le soleil dans les yeux, les terres ne parurent pas plus plaisantes. Le cœur de Djyresh commença à souffrir d’anxiété. Comme il se rapprochait de la demeure de l’homme fortuné, une impression de châtiment se referma sur lui. De telle sorte que, lorsqu’il arriva sur le sentier qui donnait sur le bâtiment, il fut envahi par l’horreur et non par la stupéfaction. La maison était une ruine noircie et brûlée... en dehors de deux ou trois des toits les plus élevés qui pendaient misérablement comme démembrés et luisaient dans la lumière mourante de l’après-midi : c’était leurs reflets qui l’avaient abusé un peu plus tôt.
Djyresh s’immobilisa et ne sut que faire. Il lui sembla qu’il venait de s’éveiller d’un rêve pour sombrer dans un cauchemar. Tout d’un coup, les souvenirs les plus poignants de son enfance le balayèrent. Il avait joué avec ses nourrices dans ces chambres charbonneuses et escaladé les arbres du jardin ; et quand il savait que son père allait rentrer de son travail, le petit Djyresh se précipitait à la rencontre du cheval où son père le hissait et il lançait joyeusement les bras autour de son cou. Jusqu’au jour où l’homme devint un vieillard et Djyresh un homme, et ils furent séparés en une nuit comme tombait entre eux le coup d’un terrible ange de feu et de destruction.
Au bout d’un instant, le jeune homme se mit à pleurer. Au même moment, le soleil sombra et les ombres se levèrent de leurs cachettes dans le sol.
Ces ombres semblaient lui dire : « Pars d’ici. Cette région nous appartient désormais. »
Djyresh abandonna donc les ruines. Il marcha une heure vers le sud, jusqu’à une petite ville que, dans son extravagance, il évitait depuis des années. Il s’imaginait que personne ne se souviendrait de lui et il ne se trompait pas. On le prit pour un jeune voyageur qui avait un air à la fois mondain et philosophe. De son côté, il eut l’impression qu’il devait poser des questions concernant son père et les réponses devaient passer plus facilement d’un étranger à un autre. Pourtant, il avait le cœur empli des ombres qui étaient montées du sol. Son cœur n’avait besoin d’aucune question, d’aucune réponse. Néanmoins, Djyresh, entré en conversation avec deux marchands à l’auberge, déclara :
— J’ai vu une grande maison brûlée dans le lointain, à quelques milles au nord de cette ville, et toutes les terres environnantes sont en friche.
L’un des marchands hocha la tête et lui dit qu’il s’agissait de la propriété et de la demeure d’un homme fortuné, il cita le nom du père de Djyresh et ajouta :
— Une curieuse tragédie s’est abattue sur cette personne, et il est mort.
Djyresh ne ressentit aucune souffrance, car il savait cela depuis qu’il avait vu les ruines et il avait pleuré pour cette raison même.
Il commanda donc encore du vin et demanda tranquillement qu’on lui raconte cette histoire, car tout ce qui était bizarre l’intéressait.
Les marchands racontèrent alors à Djyresh l’histoire suivante :
« Cet homme fortuné avait eu un fils, qui était un propre à rien et semblait vouloir gaspiller tout son héritage. Ayant découvert qu’il ne pouvait rien tirer de son fils, le père l’avait envoyé chez une relation d’affaires, un certain Sharaq, en lui demandant de maltraiter son fils, en lui confiant des travaux serviles et dégradants sans hésiter à le frapper s’il s’en tirait mal. Ce Sharaq s’était exécuté, car c’était un maître sans pitié, et l’adolescent s’était retrouvé en haillons dans la porcherie à manger les reliefs de ces animaux. Mais il advint que Djyresh (car tel était le nom du prodigue) acquit mystérieusement des pouvoirs magiques qu’il tourna contre Sharaq ; il lui causa des maux et des souffrances tels qu’il aurait pu le détruire, ce qui n’aurait manqué de se produire sans les cochons qui, effrayés par le comportement du sorcier, furent pris de folie et, avant qu’il eût pu se défendre, l’écrasèrent mortellement sous leurs sabots.
Sharaq jura alors vengeance. Abandonnant le corps de l’adolescent aux dents des porcs et sans emmener le moindre serviteur, Sharaq chevaucha jour et nuit jusqu’à la maison de l’homme fortuné. Arrivé rapidement en sa présence, Sharaq s’écria (mot pour mot, car nombreux furent ceux qui l’entendirent) :
— Tu m’as infligé la malédiction de la sorcellerie de ton fils. Mais je ne serai point rabaissé. Écoute-moi bien. Je l’ai tué, ton vaurien de fils, et j’ai donné ses restes à dévorer par les bêtes. Maintenant, voici pour toi.
A ces mots, Sharaq tira une dague de son manteau et poignarda l’homme fortuné. Le marchand s’enfuit alors et nul ne l’avait jamais revu, bien que l’on dît que chez lui c’étaient ses serviteurs qui menaient grand train et se comportaient comme s’ils étaient des rois.
Quant à l’homme fortuné, il agonisait et il ne tarda pas à être découvert. En périssant, il avait versé de grosses larmes, mais pas sur son propre sort. Ses pensées s’étaient portées vers son fils.
— C’est ma faute s’il a été occis, c’est mon injustice qui a causé cette horreur envers lui. Sharaq est un fou, car mon Djyresh n’avait appris aucun sort, malgré tous les livres qu’il avait lus. Sa mort pèse sur mon âme. Comment pourrai-je reposer en sachant que mon fils unique a perdu la vie ? Et les dernières choses qu’il aura sues de moi, ce sont ma cruauté, ma folie et ma méchanceté, et non l’amour que je lui ai toujours porté.
L’homme fortuné appela son scribe et donna ordre que, comme il mourait sans héritier, ses serviteurs reçoivent ce qu’il avait décidé et que toutes ses richesses soient vendues et remplacées par de l’or et des bijoux, des parchemins et des livres précieux, des meubles et des habits coûteux ; ce trésor inutile devait être enfermé dans son tombeau avec les clés de toutes les autres richesses qui lui appartenaient. Quant à la maison, elle devait être rasée par le feu et les terres retourner en friche.
— Puisque je me suis trompé à ce point en plaçant tout cela avant l’amour et la compassion, ces objets seront détruits et enfermés à tout jamais dans la mort, comme signe, devant les dieux et les hommes, de leur absence de valeur. Je regrette de ne pas avoir été un mendiant et conservé mon fils en vie, ou de n’avoir souffert sept morts pour qu’il survive.
Et le vieillard avait fermé les yeux à tout jamais.
Tout fut donc accompli selon ses désirs : la maison brûlée, les terres laissées à l’abandon et le trésor enfermé dans le tombeau... dont la porte était verrouillée de telle sorte qu’aucun pillard ne pût jamais le violer. »
Lorsque les marchands eurent fini leur récit de l’homme fortuné et de son fils prodigue, ils souhaitèrent à leur compagnon un sommeil réparateur et le laissèrent, car il était tard.
Djyresh se leva et sortit dans la nuit.
La lune s’était tournée vers l’ouest. Les étoiles, fleurs du ciel, brillaient d’un éclat définitif.
Djyresh abandonna la ville, traversa les champs et finit par grimper sur une colline où il s’assit, perdu dans ses suppositions. Il avait entendu un tel galimatias de faits réels et imaginaires que son cerveau ne pouvait les tamiser. Mais les mots qu’avait soi-disant prononcés son père absorbaient à la fois son cœur et son esprit. Car si lui, Djyresh, s’était rappelé tardivement son amour d’enfant, il semblait que son père s’était également rappelé tardivement son amour de père.
Alors qu’il était ainsi assis, la roue de ses rêveries tournant sans cesse lentement et pesamment dans son esprit, Djyresh faisait tourner sans cesse à ses doigts les bagues qu’il avait prises dans le sépulcre blanc. Il songea alors à la proximité de ce tombeau avec les terres de son père et au trésor enfoui qui correspondait à la description donnée par les deux marchands. Il pensa soudain à la robuste porte du sépulcre qui s’était ouverte sans peine, et au corbeau bleu nuit qui lui avait dit :
— Salutations, mon fils.
En songeant à cela, Djyresh leva la tête et, devant lui, sur la colline, sur le ciel oriental qui s’éclairait, se tenait son père.
Il était flou comme une fumée, l’étoile du matin brillait à travers sa manche ; il tenait sa cape serrée contre sa poitrine, comme s’il voulait dissimuler quelque marque. Mais il fixait Djyresh du regard et parla.
— C’est moi, sous la forme d’un corbeau, qui t’ai dit d’entrer dans mon tombeau et d’y prendre ce qui t’appartient de droit. Sharaq a menti et tu es vivant. Ma fortune te revient. Je pense que tu ne la gaspilleras point, finalement.
— Mon père, je ne puis dire ce que je ferai par la suite. Mais toi ?
— Moi, je suis aussi libre que l’air. Seul le regret a retenu encore ma conscience prisonnière du monde, ainsi que mon désir de te voir une dernière fois en étant sous la forme de ton père.
Djyresh aurait alors voulu se précipiter vers le fantôme pour l’enlacer, mais il était incorporel et ne pouvait lui permettre de s’approcher. Djyresh inclina la tête une nouvelle fois.
— Je crois que ta fortune, loin d’être dilapidée, ne sera jamais dépensée par moi. J’aime d’autres choses, aujourd’hui : les oreillers d’herbe, le monde en guise de demeure, la fraternité des bêtes et des hommes au lieu d’une cupidité âcre et des plaisanteries ridicules. Si je vis en pauvre et en errant, me le pardonneras-tu ? Me pardonneras-tu, cher Père, si, après tous les soins que tu m’as apportés, je laisse tes richesses dans le sol et continue mon voyage sans elles ?
Le fantôme eut alors un sourire, et l’étoile de l’aube s’était suffisamment levée pour reposer sur sa joue transparente.
— Djyresh, tu vois où m’a mené de me mêler de ta vie. C’est à toi de choisir ta voie. Mais je te souhaite bonne chance sur celle-ci.
Les coqs se mirent alors à chanter dans la ville en dessous de la colline, les oiseaux lancèrent leur chœur dans les champs et un coquelicot d’un jaune pâle colora l’orient. Comme les ténèbres, le fantôme de l’homme fortuné fondit.
Djyresh regarda le soleil se lever. Puis il prit à sa ceinture la bourse brodée pleine de pièces et l’accrocha à un figuier sauvage.
En descendant le coteau, il se dépouilla de ses habits les plus encombrants, des bagues et du manteau, des bottes blanches et de la perle rosée. Il les abandonna là où ils tombèrent.
Bientôt il arriva auprès d’un ruisseau, s’agenouilla et but ; l’eau brillante coula entre ses doigts comme l’avaient fait les joyaux éclatants des bagues.
Il eut alors comme l’impression d’entendre les oiseaux qui pépiaient dans les buissons près du chemin et chantaient ceci :
Il gaspille les habits sur le sol,
Il gaspille chaque gemme et perle,
Et dans ses mains laisse couler l’eau...
Il la gaspille, il gaspille tout...
Le prodigue ! Le prodigue !